Extrait de Réponses inédites à mes détracteurs parisiens, de Noam Chomsky, Paris, Spartacus, 1984

 

            Plus intéressante encore la question rhétorique suivante de Chaliand*: « Ne peut-on s'élever à la fois contre la politique des Etats-Unis au Salvador et celle de l'U.R.S.S. en Afghanistan? » La plupart des 'intellectuels parisiens' qui traitent savamment de mes prétendues idées n'en savent absolument rien. Chaliand n'a pas cette excuse. Il sait, par exemple, que toute ma vie j'ai été un adversaire de l'idéologie et de la pratique marxistes-léninistes, et que, dès mes premiers écrits politiques, je les ai condamnées dans des termes bien plus durs que ceux qu'il n'a jamais utilisés. Il sait aussi que je n'ai jamais partagé les illusions des 'intellectuels parisiens' sur les révolutions du tiers-monde, que je n'ai jamais été un 'supporter des Khmers rouges', comme Lacouture s'est vanté de l'être, ni de Hanoi, ni de Castro, ni de Mao Tsé-Toung, ni d'un quelconque groupe ou régime marxiste-léniniste. [...]

            Que Chaliand puisse poser la question que je viens de citer est tout à fait incroyable, compte tenu de ce qu'il sait, quoique je finisse par trouver cela naturel de la part des 'intellectuels parisiens' qui écrivent sans rien savoir. Ce sont les amis de Chaliand qui vont avoir à affronter la question qu'il pose, pas ceux qui n'ont jamais succombé à leurs illusions ni ne se sont jamais joints à leurs apologies, et qui ont toujours su les vérités qu'ils commencent seulement à comprendre, alors qu'ailleurs elles étaient connues depuis longtemps. En fait, la question rhétorique de Chaliand reflète une sorte de lâcheté morale qui n'est pas rare parmi les 'intellectuels parisiens' de son entourage, y compris ceux qui furent staliniens, ou maoïstes, ou léninistes, ou marxistes, et pour qui Soljénitsyne constituait une révélation remarquable, etc. Comme ils ont finalement abandonné une part de leurs engagements marxistes-léninistes et de leurs illusions sur le tiers-monde, ils essaient de recouvrir leurs traces en prétendant qu'il s'agit d'une découverte nouvelle de leur part que l'on puisse être opposé à l'U.R.S.S.aussi bien qu'aux Etats-Unis (et à la Chine, à Cuba, etc.) et que d'autres, qui avaient toujours compris ce qu'ils commencent seulement à apercevoir, n'ont pas conscience de leur grande découverte (pour être exact, je dois préciser que ceci est moins vrai pour Chaliand lui-même que pour beaucoup d'autres dans ces milieux). Un jour, quelqu'un écrira une histoire de la vie intellectuelle parisienne de cette époque, et il sera consterné par ce qu'il découvrira.

 

 

 

 

 

 

* Gérard Chaliand avait publié, le 15 novembre 1981, dans Les Nouvelles littéraires, une recension (titrée « Les indignations sélectives de Noam Chomsky ») d'un ouvrage de Noam Chomsky et Edward S. Herman. Chomsky répond ici à Chaliand, qui l'accusait notamment de minimiser les atrocités commises par l'Union Soviétique et d'exagérer celles dont sont coupables les Etats-Unis.

 

 

 

 

 

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