Quelques remarques sur les anticommunistes, leurs pratiques, leurs amnésies

 

 

 

 

 

 

« Le discours spectaculaire tait évidemment, outre ce qui est proprement secret, tout ce qui ne lui convient pas. Il isole toujours, de ce qu’il montre, l’entourage, le passé, les intentions, les conséquences. Il est donc totalement illogique. Puisque personne ne peut plus le contredire, le spectacle a le droit de se contredire lui-même, de rectifier son passé. »

                                                  Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle

 

 

 

 

 

 

A l’instar de la fausse gauche qui ne trouve de justification à son existence que dans un «antifascisme»  de mauvais aloi, les capitalistes en général en sont aujourd’hui rendus à justifier leur politique- pénurie d’arguments oblige [1]- par une manœuvre de diversion ainsi formulable : le communisme c’est pire. Analysons cet anticommunisme en nous appuyant sur ce que la bourgeoisie considère désormais comme un danger : la vérité.

 

Et tout d’abord, rappelons à la bourgeoisie comment elle s’est comporté et se comporte encore face à des régimes se prétendant fallacieusement « socialistes » voire « communistes ». Car, vis-à-vis de ces régimes, elle est loin de n’avoir éprouvé que de l’hostilité.

Le  totalitarisme stalinien lui apparut assez rapidement fréquentable, une fois dissipés les préjugés et écarté le risque de voir la Révolution d’Octobre [2] faire des petits - risque écarté « grâce » au « socialisme dans un seul pays » de Staline. Anton Pannekoek a résumé distinctement la situation lorsqu’il écrivit au sujet des relations entre les bourgeoisies occidentales et l’Union Soviétique que « les dirigeants occidentaux rencontrèrent des politiciens, des fonctionnaires, des généraux, des directeurs d’usine, des intellectuels russes [soviétiques], toute une classe bien habillée, bien élevée, civilisée et paraissant à l’aise, qui dirigeait les masses ; ils se seraient cru chez eux. Alors ils furent rassurés » [3]. De fait, en 1931, les USA exportaient 60% de leurs machines vers l’URSS et, l’année suivante, la Grande-Bretagne y exportait 80% des siennes. Et pour sa politique de grands travaux, Staline a pu compter sur l’aide précieuse de spécialistes envoyés par les bourgeoisies occidentales.

Le cas du « communisme » chinois est tout aussi significatif. Dans un premier temps plutôt méfiantes à son égard, les bourgeoisies occidentales s’en rapprochèrent progressivement, à commencer par la bourgeoisie américaine. L’objectif était alors d’exploiter la division Chine-URSS au détriment de cette dernière. A partir de la fin des années 70, la lutte contre l’URSS prit la forme d’une politique de soutien aux fascistes verts menée simultanément par le Capital yankee et la bureaucratie chinoise. En 1979, l’invasion du Vietnam par la Chine « communiste » fut applaudie par les dirigeants yankees.  Aujourd’hui, les medias à la botte du Système observent un silence total sur les innombrables crimes du régime chinois [4] – crimes qui n’ont pas disparu, loin s’en faut, lorsque ce régime a laissé entrer plus massivement les capitaux étrangers en Chine . Les dirigeants français ne sont pas en reste en matière de soutien à la tyrannie chinoise : lors de sa visite en France, en janvier 2004, le dictateur chinois Hu Jintao fut accueilli extrêmement chaleureusement par Chirac ; quant à de Villepin, lorsqu’il était ministre des Affaires Etrangères, il était à la pointe du combat pour la levée de l’embargo sur les ventes d’armes à la Chine.

En matière de cynisme des bourgeoisies occidentales, le cas du Cambodge est tout aussi éloquent que le précédent. D’avril 1975 à décembre 1978, les Khmers rouges sont au pouvoir au Cambodge. Les massacres qu’ils y commettent sont d’une ampleur gigantesque, au point que l’on parle régulièrement des exactions des hommes de Pol Pot comme d’un génocide. Les bourgeoisies occidentales et leur presse comparent alors Pol Pot à Staline [5]. A la fin de l’année 1978, le Vietnam envahit le Cambodge et chasse Pol Pot du pouvoir, en partie pour des motifs ayant trait à la sécurité de son territoire, régulièrement victime d’actions terroristes des Khmers rouges lancées depuis le Cambodge. Le statut de Pol Pot change illico: de Staline bis, il devient un courageux résistant aux ignobles agresseurs vietnamiens - agresseurs qui, par leur invasion, ont pourtant mis fin à ce qui jusque là était considéré comme un génocide ! Washington se lance alors dans un soutien total à Pol Pot et ses hommes, désormais dans le camp du Bien. La coalition dite du « Kampuchea démocratique », s’appuyant surtout sur les Khmers rouges, reçoit un soutien diplomatique et militaire de la part des USA. Des informateurs du Congrès américain affirment que « le gouvernement Reagan a suivi son nouvel allié chinois sans écouter ses amis d’Asie du Sud-Est qui voulaient affaiblir le régime déchu de Pol Pot (ami de la Chine) par un renforcement de la guérilla non communiste et des regroupements politiques ». [6] Tout cela, bien sûr, a été effacé des mémoires et n’a pas sa place dans l’Histoire officielle.

Ceausescu a également bénéficié du soutien du Capital yankee. En 1983, le vice-président G. Bush ne cachait pas son admiration pour les prétendus progrès économiques et politiques accomplis sous Ceausescu et pour son « respect des droits de l’homme (sic) ». Pseudo « respect des droits de l’homme » qui n’empêchait pas l’ambassadeur de Reagan en Roumanie de démissionner deux ans plus tard, justement parce que Washington lui reprochait de s’intéresser un peu trop à cette question !  Le secrétaire d’Etat G. Shultz a également encensé la Roumanie, qui serait selon lui un pays à classer parmis les «bons communistes (sic)», et gratifié Ceausescu d’une visite et de faveurs économiques [7]. Inévitablement, quand le peuple roumain chassa le tyran du pouvoir, les bourgeoisies occidentales « oublièrent » subitement qu’il y a peu elles tressaient des couronnes  à Ceausescu, dont elles admiraient l’autoritarisme.

L’on peut facilement déduire de ces données factuelles que n’importe quel régime dictatorial voire totalitaire se prétendant hypocritement « communiste » peut recevoir le soutien de telle ou telle bourgeoisie occidentale, dès lors que cette dernière y a quelque chose à gagner. En revanche, tous les régimes et mouvements jugés un peu trop défavorables à la bourgeoisie se verront qualifiés de « communistes » par ceux qui veulent les discréditer, quand bien même ces régimes et mouvements n’auraient absolument pas pour but de fonder une société sans classes ni Etat.  Par exemple, lorsque les capitalistes américains disent du président vénézuelien Chavez que c’est un « rouge », il faut seulement comprendre que cet homme politique est souverainiste. Les anticommunistes n’en sont de toute façon pas à une fumisterie près, eux qui n’hésitent pas à reprocher aux communistes leur athéisme, puis à qualifier Fidel Castro de « communiste ». Or, le soi-disant communiste Castro s’appuye justement sur la religion pour chloroformer le prolétariat cubain [8]…

 

Il est une autre donnée que les bourgeoisies ont en leur possession, mais qu’elles se gardent bien de rappeler : le Parti Communiste leur est plus d’une fois venu en aide. Car, là où une bourgeoisie largement discréditée aux yeux du prolétariat échoue à faire passer une politique ou à mettre fin à une grève, un PC disposant d’une forte influence au sein du prolétariat peut réussir. C’est à juste titre que, dans ses Conseils Ouvriers, Anton Pannekoek dit du Parti Communiste qu’en « cultivant et en inculquant sous le nom de discipline ce vice majeur qu’est la soumission –vice que les travailleurs doivent éradiquer-, en supprimant toute trace de pensée critique indépendante, il a empêché le développement de toute force réelle de la classe ouvrière. » Et il y a déjà longtemps, fort longtemps, que le Parti Communiste est contre-révolutionnaire. Dès 1925, il s’employait à saboter les luttes des ouvriers et paysans chinois. Dans les années 30, des révolutionnaires tombaient en Espagne sous les coups de boutoirs des staliniens. En 1936, en France, 6 millions de travailleurs cessaient leur mouvement de grève suite au tristement célèbre « il faut savoir terminer une grève » du stalinien Maurice Thorez. En 1956, la Commune de Budapest était écrasée dans le sang par les troupes soviétiques. En mai 1968, le PCF sauvait De Gaulle en affirmant que la grève générale était uniquement économique (donc se situant sur le terrain limité des revendications salariales et de congés payés) et en aucun cas politique. En Italie, la mise au pas des ouvriers et étudiants révolutionnaires a été grandement facilitée par le « compromis historique », c’est à dire l’entrée des staliniens dans la majorité gouvernementale en 1978. Le Parti Communiste n’a de communiste que le nom, ce que nombre de révolutionnaires ont appris à leurs dépens, dans les pays cités et dans bien d’autres encore.

 

Il est également instructif de se pencher sur les pratiques que les bourgeoisies occidentales justifi(ai)ent par la lutte contre ce qu’elles appellent le « communisme » [9]. Car, au nom de cette lutte, ces bourgeoisies vont très loin dans l’abjection : en quittant le Vietnam, l’impérialisme yankee a laissé derrière lui un pays exsangue, et plus d’un million de cadavres ainsi que 879 000 orphelins, 181 000 handicapés et environ 200 000 prostituées Au sud, 60% des villages avaient été détruits, ainsi que 10 millions d’hectares de terres cultivables, 4,8 millions d’hectares de forêts et 1,5 million de têtes de bétail.  Au nord, les six principales villes industrielles ont été durement atteintes, ainsi que les capitales de provinces, de districts et plus des deux tiers des communes agricoles. Les medias bourgeois parlent souvent de « défaite » américaine au Vietnam. Toutefois, si l’on s’en tient aux objectifs réels de l’agression yankee, force est de constater qu’ils sont partiellement atteints. En effet, les Etats-Unis n’ont pas réussi à imposer au Vietnam un polichinelle disposé à appliquer sans broncher la politique qui lui serait dictée (ce qui constitue un échec) mais ils ont en revanche rendu impossible tout développement indépendant, réussi et durable du Vietnam (ce qui était un des objectifs du Capital yankee obsédé par la « théorie des dominos »).

Si les USA s’étaient vraiment souciés de l’avenir des libertés vietnamiennes comme le prétendait leur propagande, ils n’auraient en aucun cas mené la politique qui fut la leur vis-à-vis du Vietnam. En effet, l’agression yankee contre le Vietnam a eu pour résultat indubitable d’accentuer les traits autoritaires du régime du Nord-Vietnam. De même, sans les bombardements américains qui ont ravagé le Cambodge de 1969 à avril 1975 et tué des centaines de milliers de civils, Pol Pot n’aurait sans doute jamais pu enrôler des milliers de Khmers rouges disposés à le porter au pouvoir et à appliquer sa  politique barbare. Quant à l’embargo américain sur Cuba -dont les implacables et destructrices conséquences se font encore plus lourdement sentir depuis la disparition du « parrain » soviétique-, il a surtout permis à Castro de mobiliser et d’utiliser à son profit l’hostilité légitime de sa population à l’encontre de la politique de l’Oncle Sam.

 

S’il y a un reproche qu’on ne peut pas faire aux anticommunistes, c’est celui d’être sectaires. L’anticommunisme est une grande famille où tout le monde est bienvenu. L’acteur puis Président américain Ronald Reagan est un membre éminent de la famille (lui qui déclarait en 1985 que les soldats allemands étaient « des victimes des nazis de la même façon que les victimes des camps de concentration »). On y trouve aussi le criminel de guerre répondant au nom de d’Aubuisson (un fasciste que Reagan aimait beaucoup ; s’adressant à un reporter allemand au début des années 80, d’Aubuisson déclara: «Vous autres Allemands, vous êtes très intelligents : vous avez compris que les Juifs étaient responsables de la propagation du communisme et vous avez commencé à les exterminer»). En France aussi, avec les Madelin, Goasguen, Novelli et autres Longuet, il nous est donné l’occasion de rire en écoutant d’anciens adorateurs de Pétain, Mussolini ou Hitler nous dire tout le mal qu’ils pensent des communistes. Mais, une des composantes les plus hautement haïssables de la grande famille anticommuniste, c’est sans doute la clique de tous ces purulents imbéciles qui se croyaient communistes lorsqu’ils encensaient Mao, Staline, Castro, etcaetera, et qui, souhaitant désormais faire bonne figure, reprochent aux révolutionnaires d’aujourd’hui des crimes qu’eux et eux seuls ont soutenus hier.

 

Des charlatans s’escriment à nous persuader que la seule alternative au capitalisme est Pyongyang. Mais cela ne prend pas : nous n’avons aucunement à choisir entre les Big Brothers totalitaires et l’American Way of Life, car le bloc de l’Ouest n’a triomphé de celui de l’Est que pour mieux s’inspirer de ses méthodes. Ainsi, la bourgeoisie française semble avoir d’ores et déjà fait de Sarkozy son favori pour 2007. Lorsque cet anticommuniste, s’exprimant en novlangue, déclare vouloir gouverner d’une autre façon, il y a tout lieu de penser que ce qu’il reste encore de démocratie, le Capital l’anéantira pour perdurer.

 

 

 

 

 

 

 

[1] La pénurie de théoriciens va de pair : pour justifier le capitalisme, Jacques Attali fait désormais référence à… Marx. Dans son essai Modernité Modernité, Henri Meschonnic évoque « le dogmatisme de la pensée libérale qui feint la souplesse par l’éclectisme de ses emprunts.» Dont acte.

 

[2] Notons-le d’emblée : rejeter  l’URSS et sa dictature sur le prolétariat ne doit pas signifier  rejeter totalement les œuvres et actions de Lénine, Trotsky et autres bolcheviks « fidèles » - agir ainsi serait faire preuve une nouvelle fois de ce sectarisme qui divise les révolutionnaires depuis longtemps. Il n’y a pas lieu ici de nous lancer dans un inventaire exhaustif de ce qu’il y a eu de positif dans Lénine, Trotsky, etcaetera. Nous nous bornerons donc, sur les questions qui nous intéressent présentement, à renvoyer à deux ouvrages de Trotsky : La révolution permanente (lire notamment, dans les appendices, les textes relatifs au sabotage de la révolution chinoise par les staliniens) et La révolution trahie (ouvrage de description et de critique du régime stalinien abordant, entre autres, la question complexe de la nature de l’URSS).  

 

[3] Anton Pannekoek, Les Conseils Ouvriers.

 

[4] Ainsi, des millions de Chinois crèvent dans des camps de concentration, le Tibet est toujours occupé, les manifestations d’ouvriers sont impitoyablement réprimées et, sous couvert de lutte contre l’islamisme –ce même islamisme que la dictature chinoise soutenait lorsqu’il s’agissait de mettre l’URSS en difficulté- les Ouïghours sont persécutés. Pour se faire une idée des exactions commises par le dictatorial Parti Communiste chinois, on pourra se reporter aux documents réunis et présentés par Reporters sans frontières sous le titre Chine, le livre noir.

 

[5] Lorsque l’on sait que les bourgeoisies occidentales ont soutenu le « petit père des peuples », on comprend qu’il leur a fallu une bonne dose de duplicité pour prendre un air horrifié en découvrant les similitudes entre Pol Pot et Staline.

 

[6] Pour de plus amples informations sur la politique indochinoise des USA et sa couverture médiatique, lire Noam Chomsky, Edward S. Herman, La fabrique de l’opinion publique, La politique économique des médias américains.

 

[7] Pour toutes ces informations, lire Noam Chomsky, Dominer le monde ou sauver la planète ? L’Amérique en quête d’hégémonie mondiale.

 

[8] On se souvient des relations qu’avait Fidel Castro avec Jean-Paul II (anticommuniste patenté) qu’il considérait, ne riez pas, comme un homme de paix. Trois jours de deuil national furent même décrétés à Cuba lorsque Jean-Paul II est mort.

 

[9] Dans l’ouvrage mentionné préalablement, Pannekoek pronostiquait que « si le capitalisme parvenait à établir un ‘monde unifié’ il éprouverait certainement la nécessité de le repartager en deux moitiés antagonistes, pour éviter l’unité des travailleurs ». La prédiction était exacte : depuis que l’URSS s’est effondré comme un château de cartes, « Al-Qaeda » et le « terrorisme » tendent à jouer le rôle autrefois dévolu à « l’Empire du Mal » et au « communisme ».

 

 

 

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